L'empire colonial : images et discours

Voyage exécuté pendant l'hiver 1895 - 96

Vues d'après des films positifs (pour passe-vues) avec de courtes notices provenant de l'Office Scolaire d'Etudes par le Film

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1 - Alger. Vue du port

Alger, capitale de l'Algérie, devenue possession française depuis 1830, est située par 37°40' de latitude Nord et 0°41' de longitude Est, distante de 750 kilomètres de Marseille. La ville, bâtie en amphithéâtre sur le versant Est d'une ramification du Sahel, comprend deux parties distinctes : la ville haute dominée par la Casbah (du mot arabe Kasbah, citadelle) a conservé son cachet oriental lequel tend à disparaître de jour en jour. Les maisons sont enduites de chaux à l'intérieur et à l'extérieur, ce qui les protège des rayons ardents du soleil ; elles sont toutes couvertes en terrasses qui servent aux femmes maures, en même temps de cuisine et de balcon. La ville basse, construite à l'européenne, bruyante et poudreuse, est peuplée en grande partie de Juifs et d'Espagnols. Alger possède un port fermé par deux jetées ; d'un accès facile et sûr, il offre aux navires du plus fort tonnage un mouillage commode, à l'abri des tempêtes les plus violentes.

 

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2 - Alger. Une rue de la Casbah.

La ville haute, appelée communément Casbah, fait un grand contraste avec la ville européenne. A peine avons-nous quitté la place du Gouvernement que soudain apparaît une rue longue et de largeur inégale ; nous sommes dans la Casbah. Ces rues se ressemblent toutes ; aussi boueuses que malsaines, elles décrivent dans leurs nombreux détours toutes les lignes imaginables, excepté la ligne droite, pour laquelle les Arabes paraissent professer une profonde antipathie. Ces ruelles sont formées de marches irrégulières, pavées avec plus ou moins de symétrie ; du reste, elles ne sont fréquentées que par les indigènes, quelques ânes ou mulets à qui peu importe le nivellement du sol. De place en place, à droite ou à gauche, s'entrouvre une porte grinçant sur ses gonds rouillés, et dans l'entrebâillement on aperçoit le visage terreux d'un Arabe, curieux de savoir qui se permet de frôler sa demeure.

 

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3 - Cimetière Sidi Abd-er-Rahman

Ce cimetière est situé autour de la mosquée du même nom. Le marabout Sidi Abd-er-Rahman est aussi célèbre chez les musulmans par sa naissance que par la sainteté de sa vie. Son tombeau se trouve dans cette mosquée qui sert de pèlerinage aux femmes indigènes, lesquelles attribuent au saint enterré en ce lieu les plus vastes pouvoirs. La visite de la mosquée Sidi Abd-er-Rahman est une des curiosités les plus intéressantes pour les touristes. Elle renferme de très jolis lustres en bronze, de belles faïences de Delft et de superbes tapis de Kairouan. Comme dans toutes les mosquées, on ne peut y entrer sans être déchaussé. Ce cimetière renferme les tombeaux de plusieurs pachas et hauts fonctionnaires. Le fameux Ahmed, dernier bey de Constantine, y est inhumé. C'est ce dernier qui eut la cruauté, lors de la prise de Constantine, de faire dévorer par des chiens le ventre à quelques-uns uns de nos soldats faits prisonniers.

 

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4 - Passage dans les gorges de la Chiffa

Cette route, qui conduit de Blidah à Médéah, a été prise tantôt sur la roche qui la surplombe de 100 mètres, tantôt sur le torrent de la Chiffa, qui lui cède une partie de son lit. Dans les places où la terre végétale n'a pu être enlevée, une véritable forêt se dresse au-dessus de notre tête.

 

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5 - Constantine. Le pont de fer d'El-Kantara

La prise de Constantine, le 13 octobre 1837, est l'un des épisodes les plus dramatiques de la conquête de l'Algérie. La ville est entièrement bâtie sur un rocher taillé à pic, dominant de plus de 150 mètres le ravin où le Rhummel roule ses eaux avec un bruit sinistre. Un gigantesque pont en fer traverse le ravin qui a une grande hauteur à cet endroit.

 

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6 - Une rue à Biskra

Ces rues sont sillonnées par de jolis petits ruisseaux provenant de la rivière l'Oued El-Kantara. Les femmes Soudanaises y lavent leur linge, et les Arabes y font leurs ablutions, au grand étonnement des Européens nouvellement arrivés.

 

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7 - Un café maure

L'Arabe, comme tous les peuples des pays chauds, est très paresseux, et sa plus grande occupation est le sommeil. Quand il ne dort pas, il passe son temps au café. Il est rare qu'il entre dans un établissement pour y prendre sa boisson ; il aime le grand air, et c'est en plein soleil, accroupi sur une natte, qu'il délecte sa tasse de qahoua ou café maure.

 

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8 - La rue des Ouled-Naïls

Il est à Biskra une rue bien curieuse à visiter : e'est la rue des Ouled-Naïls ou Filles du Désert. Ce sont elles qui exécutent si bien la fameuse danse du ventre qui a fait courir tout Paris pendant la dernière Exposition Universelle. Cette rue, longue de quelques centaines de mètres, est habitée exclusivement par les Ouled-Naïls. Elles ont chacune leur maison qui possède un petit balcon sur lequel elles font sécher leur linge ; à la porte se trouve un banc de bois où elles s'asseyent pour faire un brin de causette avec leurs voisines.

 

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9 - Un laboureur biskris

Le sol du désert n'étant constitué en grande partie que de sable, la culture, excepté celle du palmier, y est donc très peu répandue. Comme on peut en juger, les charrues sont très primitives : un tronc d'arbre armé d'une pointe en fer en tient lieu. Que diraient nos agriculteurs français qui se ruinent en instruments aratoires ! L'Arabe fuit le progrès ; à quoi lui sert la civilisation, puisqu'il vit bien sans elle.

 

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10 - Musiciens arabes

Presque tout le monde connaît de nom tout au moins la fantasia. C'est un des divertissements qui passionnent le plus les Arabes. Monté sur son plus beau cheval, habillé de son plus riche burnous, le cavalier part au grand galop, abandonnant complètement les rênes sur le cou de sa monture ; il se dresse debout sur ses étriers et, tenant son sabre entre ses dents, son pistolet de la main droite et de la gauche son moukala, il fuit à une allure vertigineuse, décrivant tantôt des demi-cercles, tantôt des cercles complets, et revient au milieu de ses camarades, qui le reçoivent avec des cris et des hurlements sauvages. Les fantasias s'exécutent généralement dans les mariages et les jours de grande fête musulmane. Les défilés sont toujours précédés d'une musique, composée de quatre ou cinq cavaliers jouant l'un du fifre, l'autre du tam-tam ou des timbales.

 

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11 - Un déménagement de nomades

Quand une famille se déplace d'un lieu à un autre et pour quelque temps, tout le mobilier, sommaire du reste, se transporte à dos d'âne ou de mulet.

 

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12 - Musicien soudanais.

Le Biskris étant très paresseux de son naturel, la plupart des travaux grossiers sont exécutés par des Soudanais qui se sont réfugiés à Biskra pour fuir la servitude de leur pays. Les dimanches et jours de fêtes, vêtus de costumes plus ou moins bariolés ces Soudanais s'en vont dans les rues jouant d'un instrument quelconque, à la grande joie des petits indigènes.

 

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13 - Un gourbi

Un misérable abri, formé d'une tente rapiécée, n'ayant d'autre ouverture que la porte très basse et jamais fermée, un asile où vivent pêle-mêle gens et bêtes, où l'on fait la cuisine au milieu d'une fumée épaisse qui essaye, mais en vain, de s'échapper par un trou pratiqué dans la toiture, où les meubles sont inconnus, la batterie de cuisine plus que rudimentaire, où la nuit tout le monde se couche sur des lambeaux de nattes au milieu d'une malpropreté repoussante où la vermine règne en souveraine, voilà le gourbi.

 

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14 - Une caravane dans le Sahara

De tous les animaux domestiqués c'est le chameau qui est le plus utile en Afrique ; courageux, robuste et très sobre, lui seul peut pendant plusieurs jours affronter la traversée de cette mer de sable appelée le désert. Il porte sans se plaindre les fardeaux les plus pesants, et ne nécessite aucun soin pour son entretien. Il ne boit que très rarement et se nourrit lui-même d'un peu d'herbe rencontrée sur le sol. Les petites proéminences que l'on aperçoit sont formées de sable poussé par le vent, et qui, rencontrant un obstacle, une touffe d'alfa par exemple, s'amoncelle en un petit tas qui ferait croire à une plante très touffue. On rencontre fréquemment des caravanes de plusieurs centaines de chameaux conduits par deux ou trois Arabes au plus, qui apportent à Biskra le produit des oasis du Sud algérien.

 

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15 - Sidi-Okba. La place

Sidi-Okba est une oasis située à 22 kilomètres de Biskra, séparée de cette dernière par la rivière l'oued Biskra ; c'est le véritable type de la vie saharienne. Tout est gris dans ces rues étroites et tortueuses, tantôt coupées de carrés de soleil, de temps à autres ouvertes en couloirs. Les maisons sont en terre comme à Biskra, mais plus grandes et mieux bâties. Il n'y a pas d'Européens habitant Sidi-Okba ; la population est entièrement indigène.


En complément : les projections lumineuses de vues sur verre

    L’utilisation des projections lumineuses de vues sur verre au service de l’enseignement semble avoir commencé en 1880 et a duré jusque vers 1940.
   Dès 1896 la diffusion de ces images fixes fut confiée au Musée Pédagogique, créé près de vingt ans auparavant. Les vues furent utilisées par les instituteurs tant à des fins scolaires que pour les cours d’adultes voire des conférences. En 1894 le Ministère de l’Instruction Publique décida de renforcer les cours pour adultes. C’est ainsi que se développa la revue Après l’École, qui reproduisait le texte de ces conférences. Comme les catalogues l'attestent, des maisons d’édition se lancèrent dans la production de vues (Braun, Clément et Cie ; Hachette, Masson, E. Mazo, Molteni...) et de notices (Musée Pédagogique, Ligue Française de l’Enseignement, Radiguet et Massiot...). De plus, certaines maisons comme Mazo et Molteni fabriquaient et revendaient des appareils, publiaient des Instructions pratiques sur l’emploi des appareils de projection, lanternes magiques et autres fantasmagories et polyramas.
    La lanterne de projection vint d’Angleterre (voir le film de F. Truffaut : La Chambre verte - 1977). Très vite son utilisation pédagogique donna lieu à des ouvrages ou articles tels que Les projections lumineuses et l’enseignement primaire de Stanislas Meunier en 1880, Projections lumineuses de H. Clerc dans le Dictionnaire de Pédagogie et d’Instruction Primaire de Ferdinand Buisson en 1887, ou encore Les projections lumineuses à l’école, aux cours du soir et en famille de René Leblanc en 1904.
Ainsi, la lanterne et la vue sur verre, épreuve photographique positive sur plaque de verre de 8,5 x 10 cm, contribuèrent à " l’enseignement par l’aspect " instauré en méthode. Des milliers de vues furent éditées. Elles furent envoyées par vingtaine dans les écoles, conditionnées à plat dans une solide boîte de bois et classées en série (histoire, beaux-arts, littérature, géographie, voyages, sciences...). Le fonds du collège Échange de Rennes de la série T des Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine se caractérise par des dizaines de boîtes de ce type. Parmi celles-ci se trouvent des images des colonies (Madagascar et Tonkin dans une collection Prince Henri d’Orléans. Éditeur ? ; Série Gillot...). L’enjeu était de taille face à l’Empire britannique. Dans le numéro d' Après L'École de décembre 1908 (n° 245) on peut lire : " Et cependant, en reconstituant son empire colonial, de quel magnifique champ d’action la Troisième République n’a-t-elle pas doté le commerce français ? " puis " Et cet empire qui date d’hier est plein de vie, de force et d’avenir ; que lui manque-t-il ? Seulement des colons français en nombre suffisant pour y faire pénétrer vraiment l’influence française avec notre langue, nos goûts et notre civilisation ".
    René Ledard prit des clichés lors d’un voyage en Algérie pendant l’hiver 1895-96 et rédigea sans doute quelques notes de voyage devenues courtes notices pour commentaires à lire à haute voix (pour le moment la maison d’édition nous est inconnue). Ces notices se seraient de plus en plus imposées, efficacité de la préparation des instituteurs oblige.
    A partir de 1895, on fit de plus en plus appel à des professeurs ou hommes de lettres.  Ici, les notices ont moins l’objectif d’attirer l’attention des jeunes gens sur les débouchés que représentaient les colonies que d’être un petit carnet de route. Encore que les instituteurs pouvaient toujours orienter l’usage des vues sur un discours clairement moral, civique, voire économique. Toutefois, tout objet est lié à une représentation. Ces notices et ces vues sont finalement révélatrices d’un européocentrisme ainsi que d’une démarche photographique qui depuis Nadar se croyait alors capable d’un portrait " psychologique ", d’une " ressemblance intime "...

 

par Gilles Ollivier - Professeur relais au Service éducatif des Archives d'Ille et Vilaine.


Dossier réalisé par Sylviane Tabarly, le Service Educatif des ADIV (Gilles Ollivier) avec la collaboration de Stéphane Gibert, professeur d'histoire en CPGE au lycée Chateaubriand de Rennes.

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