L’enthousiasme révolutionnaire de Pierre et Claude

"Maintenant, il faut autre chose … Ah ! quoi ? Je ne sais au juste ! Si je savais et si je pouvais, je serais très fort. Oui, il n'y aurait plus que moi… Mais ce que je sens, c'est que le grand décor romantique de Delacroix craque et s'effondre ; et c'est encore que la peinture noire de Courbet empoisonne déjà le renfermé, le moisi de l'atelier où le soleil n'entre jamais… Comprends-tu, il faut peut-être le soleil, il faut le plein air, une peinture claire et jeune, les choses et les êtres tels qu'ils se comportent dans la vraie lumière, enfin je ne puis pas dire, moi ! notre peinture à nous, la peinture que nos yeux d'aujourd'hui doivent faire et regarder."

Sa voix s'éteignit de nouveau, il bégayait, n'arrivait pas à formuler la sourde éclosion d'avenir qui montait en lui. Un grand silence tomba, pendant qu'il achevait d'ébaucher le veston de velours, frémissant.

Sandoz l'avait écouté, sans lâcher la pose. Et, le dos tourné, comme s'il eût parlé au mur, dans un rêve, il dit alors à son tour :

"Non, non, on ne sait pas, il faudrait savoir… Moi, chaque fois qu'un professeur a voulu m'imposer une vérité, j'ai eu une révolte de défiance, en songeant : "Il se trompe ou il me trompe." Leurs idées m'exaspèrent, il me semble que la vérité est plus large… Ah ! que ce serait beau, si l'on tâchait de mettre les choses, les bêtes, les hommes, l'arche immense ! Et pas dans l'ordre des manuels de philosophie, selon la hiérarchie imbécile dont notre orgueil se berce ; mais en pleine coulée de la vie universelle, un monde où nous ne serions qu'un accident, où le chien qui passe, et jusqu'à la pierre des chemins, nous compléteraient, nous expliqueraient ; enfin, le grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre, tel qu'il fonctionne… Bien sûr, c'est à la science que doivent s'adresser les romanciers et les poètes, elle est aujourd'hui l'unique source possible. Mais, voilà ! que lui prendre comment marcher avec elle ? Tout de suite je sens que je patauge… Ah ! si je savais, si je savais, quelle série de bouquins je lancerais à la tête de la foule !"

Il se tut, lui aussi. L'hiver précédent, il avait publié son premier livre,une suite d'esquisses aimables, rapportées de Plassans, parmi lesquelles quelques notes plus rudes indiquaient seules le révolté, le passionné de vérité et de puissance.Et, depuis, il tâtonnait, il s'interrogeait dans le tourment des idées confuses encore qui battaient son crâne.D'abord, épris de besognes géantes, il avait eu le projet d'une genèse de l'univers, en trois phases : la création, rétablie d'après la science ; l'histoire de l'humanité,arrivant à son heure jouer son rôle, dans la chaîne des êtres ;l'avenir, les êtres se succédant toujours, achevant de créer le monde,par le travail sans fin de la vie. Mais il s'était refroidi devant les hypothèses trop hasardées de cette troisième phase ; et il cherchait un cadre plus resserré, plus humain, où il ferait tenir pourtant sa vaste ambition.

"Ah ! tout voir et tout peindre ! reprit Claude, après un long intervalle. Avec des lieues de murailles à couvrir, décorer les gares, les halles, les mairies, tout ce qu'on bâtira,quand les architectes ne seront plus des crétins ! Et il ne faudra que des muscles et une tête solides, car ce ne sont pas les sujets qui manqueront....Hein ? la vie telle qu'elle passe dans les rues, la vie des pauvres et des riches, aux marchés, aux courses, sur les boulevards, au fond des ruelles populeuses ; et tous les métiers en branle ; et toutes les passions remises debout, sous le plein jour ; et les paysans, et les bêtes, et les campagnes !...On verra, on verra, si je suis pas une brute ! Oui ! toute la vie moderne ! Des fresques hautes comme le Panthéon ! Une sacrée suite de toiles à faire éclater le Louvre !"

 

Commentaire :

Pistes de lecture :

Situation : Claude Lantier travaille à son tableau Plein Air. Pour lui économiser les frais d'un modèle, son ami Pierre Sandoz accepte de poser pour lui. Pendant les longues heures de pose, les deux amis échangent leurs espoirs, leurs projets artistiques, s'enflamment dans leur désir commun de révolutionner l'art de leur temps.

I - Les trois voix du texte

a) le narrateur omniscient

intervient surtout lorsqu'il résume le début de carrière de Sandoz

joue le rôle du commentateur, de la voix off au cinéma ou des didascalies au théâtre : " il bégayait... n'arrivait pas à formuler... un grand silence tomba..."

b) des rêves en stéréophonie

Les deux amis ne dialoguent pas vraiment

voir les longues tirades ; l'attitude de Pierre : "le dos tourné, comme s'il eût parlé à un mur"

ils expriment à voix haute leurs "rêves" (2 occurences) qui se rejoignent

 

II- La tonalité du texte

Mélange d'enthousiasme et d'incertitude

a) enthousiasme

- voc : "exaltation, envolée, passion, passionné"

- énonciation : ponctuation ! lyrisme ; style anaphorique

- ambition : voc hyperbolique ;"fresques géantes, vaste ambition tout voir, tout peindre."

b) incertitudes : difficulté à accoucher l'avenir : "la sourde éclosion de l'avenir"

- hésitations : points de suspension, silence, bégaiement, "il tâtonnait" "idées confuses encore" "n'arrivait pas à formuler"

- interrogations : "quoi? comment? "

- conditionnels : modes : "il faudrait savoir" "que ce serait beau..." propositions hypothétiques :"si je savais, si je pouvais"

- restriction : "peut-être"

 

III - La révolution artistique

Peinture et littérature doivent marcher du même pas

- ce qu'ils condamnent : la tradition, les modèles du passé

romantisme (Delacroix) - le réalisme de Courbet : "la peinture noire",

ce qu'ils revendiquent

- la modernité : "aujourd'hui, maintenant, toute la vie moderne, les gares, les halles, la science"

- la création non l'imitation : "autre chose." "faire éclater le Louvre"

Annonce des nouveaux courants

peinture : impressionnisme : "il faut le plein air, une peinture claire et jeune"

littérature : naturalisme : "le grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre" ; "quelle série de bouquins je lancerais!" (Les Rougon-Macquart)

 

Conclusion:

lire les pages 139 et 156 (nouvelle édition). Noter le vocabulaire guerrier de ces révolutionnaires de l'art.

Plan de l'étude

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