Le Peintre et son modèle

Saisi, immobile de joie, lui la regarda se dévêtir. Il la retrouvait. La vision rapide, tant de fois évoquée, redevenait vivante. C'était cette enfance, grêle encore, mais si souple, d'une jeunesse si fraîche ; et il s'étonnait de nouveau ; où cachait-elle cette gorge épanouie, qu'on ne soupçonnait point sous la robe ? Il ne parla pas non plus, il se mit à peindre dans le silence recueilli qui s'était fait. Durant trois longues heures, il se rua au travail, d'un effort si viril qu'il acheva d'un coup une ébauche superbe du corps entier. Jamais le corps de la femme ne l'avait grisé de la sorte, son coeur battait comme devant une nudité religieuse. Il ne s'approchait point, il restait surpris de la transfiguration du visage, dont les mâchoires un peu massives et sensuelles s'étaient noyées sous l'apaisement tendre du front et des joues. Pendant trois heures, elle ne remua pas, elle ne souffla pas, faisant le don de sa pudeur, sans un frisson, sans une gêne.Tous deux sentaient que, s'ils disaient une seule phrase, une grande honte leur viendrait. Seulement, de temps à autre, elle ouvrait ses yeux clairs, les fixait sur un point vague de l'espace, restait ainsi un instant sans qu'il pût rien y lire de ses pensées, puis les refermait, retombait dans son néant de beau marbre, avec le sourire mystérieux et figé de la pose.

Claude, d'un geste, dit qu'il avait fini ; et, redevenu gauche, il bouscula une chaise pour tourner le dos plus vite ; tandis que, très rouge, Christine quittait le divan. En hâte, elle se rhabilla, dans un grelottement brusque, prise d'un tel émoi, qu'elle s'agrafait de travers, tirant ses manches, remontant son col, pour ne plus laisser un seul coin de sa peau nue. Et elle était enfouie au fond de sa pelisse, que, lui, le nez toujours contre le mur, ne se décidait pas à risquer un regard. Pourtant il revint vers elle, ils se contemplèrent, hésitants, étranglés d'une émotion qui les empêcha encore de parler. Etait-ce donc de la tristesse, une tristesse infinie, inconsciente et innommée ? car leurs paupières se gonflèrent de larmes, comme s'ils venaient de gâter leur existence, de toucher le fond de la misère humaine.

 

Commentaire :

Pistes de lecture

Situation : Malgré sa pudeur, Christine accepte de poser nue pour Claude désespéré de ne pouvoir terminer la femme de son tableau Plein Air. Il avait déjà peint la tête de Christine la nuit de leur première rencontre.

N.B : le nu féminin est un sujet d'étude aux Beaux-Arts

2 Axes d'étude :

I - Le peintre et son modèle (premier paragraphe)
II - Amour naissant (deuxième paragraphe)

Notons que les deux scènes sont muettes ; aucune parole ne sera échangée entre Christine et Claude

I - Le peintre et son modèle

a) contraste entre l'agitation créatrice de Claude et l'immobilité de Christine qui pose

Claude : "se rua au travail - grisé - son coeur battait - joie"

Christine : "elle ne remua pas, elle ne souffla pas - fixa un point vague de l'espace - néant de beau marbre - sourire mystérieux et figé de la pose"

Cette scène initiale est symbolique des relations futures entre Christine et Claude. Christine n'existe que dans le regard du peintre. Claude la considérera toujours comme un "sujet" à peindre. Christine sera statufiée mais l'art dévore la vie (voir la chute de la nouvelle de Poe : Le Portrait ovale)

 

b) atmosphère de la scène

situation ambiguë : homme habillé-femme nue ; sensualité : "se dévêtir, gorge épanouie"

mais malgré sa pudeur, Chrisrine ne ressent aucune gêne : "sans un frisson, sans une gêne"

car Claude travaille dans un silence "recueilli"- la nudité de "religieuse".Ce vocabulaire montre que pour Claude l'art est une religion et il ne voit dans ses modèles que la représentation de la Beauté.

 

II - Amour naissant

Passage du monde de l'art à la vie réelle.Claude et Christine redeviennent deux jeunes gens timides et pudiques

a) trouble - gêne - maladresse

Claude : "gauche - bouscula une chaise"

Christine : "rouge - grelottant - émoi - s'agrafait de travers"

tous les deux : "hésitants - étranglés d'émotion"

 

b) aveu de leur amour

"ils se contemplèrent... émotion qui les empêcha de parler... il la baisa au front"

Paradoxe de Claude qui pour les besoins de son art fréquente des modèles aux moeurs assez libres (Irma Bécot) mais qui dans la vie privée est très chaste et timide avec les femmes

 

c) sous le signe du malheur

les mauvais pressentiments

"tristesse infinie inconsciente - comme s'ils venaient de gâter leur existence, de toucher le fond de la misère humaine"

Le narrateur omniscient anticipe sur les malheurs futurs du couple. Rappelons que les deux jeunes gens s'étaient rencontrés sous le signe de l'orage.

 

Conclusion

Prolonger cette scène par la lecture d'autres passages où Christine vieillie pose à nouveau pour Claude et subit les commentaires acerbes de Claude sur sa beauté envolée (p. 348-49 ; p. 360).

S'interroger sur le comportement de Claude : avait-il moralement le droit de peindre son enfant mort ? (p 375-376)

Plan de l'étude

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