L'écroulement des rêves de Mahoudeau

"Nom de Dieu ! ça se casse, elle se fout par terre ! "

En dégelant, la terre avait rompu le bois trop faible de l'armature.Il y eut un craquement,on entendit des os se fendre. Et lui, du même geste d'amour dont il s'enfiévrait à la caresser de loin, ouvrit les deux bras, au risqued'être tué sous elle.Une seconde, elle oscilla, puis s'abattit d'un coup, sur la face, coupée aux chevilles, laissant ses pieds collés à la planche.

Claude s'était élancé pour le retenir.

"Bougre! Tu vas te faire écraser ! "

Mais tremblant de la voir s'achever sur le sol, Mahoudeau restait le mains tendues. Et elle sembla lui tomber au cou, il la reçut dans son étreinte, serra les bras sur cette grande nudité vierge qui s'animait comme sous le premier éveil de la chair. Il y entra, la gorge amoureuse s'aplatit contre son épaule, les cuisses vinrent battre les siennes tandis que la tête, détachée, roulait par terre. La secousse fut si rude qu'il se trouva emporté, culbutéjusqu'au mur ; et, sans lâcher ce tronçon de femme, il demeura étourdi, gisant près d'elle.

"Ah ! bougre", répétait furieusement Claude qui le croyait mort. Péniblement Mahoudeau s'agenouilla et il éclata en gros sanglots. Dans sa chute, il s'était seulement meurtri le visage. Du sang coulait d'une de ses joues, se mêlant à ses larmes.

"Chienne de misère,va ! Si ce n'est pas à se ficher à l'eau que de ne pouvoir seulement acheter deux tringles !... Et la voilà ! la voilà !..."

Ses sanglots redoublaient, une lamentation d'agonie, une douleur hurlante d'amant devant le cadavre mutilé de ses tendresses. De ses mains égarées, il en touchait les membres, épars autour de lui, la tête, le torse, les bras qui s'étaient rompus ; mais surtout la gorge défoncée, ce sein aplati, comme opéré d'un mal affreux, le suffoquait, le faisait revenir toujours là, sondant la plaie, cherchant la fente par laquelle la vie s'en était allée ; et ses larmes sanglantes ruisselaient, tachaient de rouge les blessures.

"Aide-moi donc,bégaya-t-il, on ne peut pas la laisser comme ça." L'émotion avait gagné Claude et ses yeux se mouillaient eux aussi, dans sa fraternité d'artiste. Il s'empressa mais le sculpteur, après avoir réclamé son aide, voulait être seul à ramasser ces débris, comme s'il eût craint pour eux la brutalité de tout autre. Lentement, il se traînait à genoux, prenait les morceaux un à un, les couchait, les rapprochait sur une planche. Bientôt la figure fut de nouveau entière, pareille à une de ces suicidées d'amour qui se sont fracassées du haut d'un monument et qu'on recolle, comiques et lamentables pour les porter à la morgue. Lui, retombé sur le derrière devant elle, ne la quittait pas du regard, s'oubliait dans une contemplation navrée.

 

Commentaire :

Pistes de lecture

Situation : Le jour de son mariage, Claude rend visite au sculpteur Mahoudeau au moment où il démoule la statue qu'il doit présenter au Salon. Celle-ci s'écroule au grand désespoir de l'artiste.

Cette scène mêle le récit et le discours au style direct qui nous rend plus sensible le drame vécu par Mahoudeau.

 

I - Les relations charnelles entre l'artiste et son oeuvre. L'artiste est "marié" à son art.

a) personnification de la statue dont la chute est décrite comme une agonie et une mort

voc. : os, sein opéré comme d'un mal affreux, plaie par laquelle la vie s'en était allée, blessure

cadavre, suicidée

b) voc. amoureux : "geste d'amour, il s'enfiévrait à la caresser, étreinte, éveil de la chair, gorge amoureuse, douleur hurlante d'amant, tendresse"

 

II - Le désespoir de l'artiste

a) les mots : l'expression de la douleur

champ lexical de la douleur : sanglots, larmes, lamentation, nausée

jurons : nom de dieu !

bégaiement

b) attitude

pathétique : "tremblant, les mains égarées, suffoquait, émotion, navré"
Mahoudeau est pathétique dans sa tentative de reconstituer le puzzle de sa statue "ramasser ces débris, prenait les morceaux un à un, les rapprochait sur une planche" pour un résultat "lamentable"

symbolique
son attitude à terre traduit son abattement ; le choc n'est pas seulement physique : "emporté, culbuté jusqu'au mur, étourdi, gisant auprès d'elle" mais aussi psychologique .Ce sont tous ses rêves qui s'effondrent
son attitude à genoux traduit le respect face à son idole

 

Conclusion

Commenter la présence de Claude lors de cette scène symbolique. Elle annonce l'échec de Claude. L'art tuera Claude.

Elargissement : le mythe de Pygmalion, l'artiste amoureux de son oeuvre et rêvant de lui donner la vie.

Prolongement : lire le passage où Claude, dans un geste d'énervement crève sa toile puis avec l'aide de Christine, essaye de la raccomoder (p. 351-352)

Plan de l'étude

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