La révolte de la femme modèle

" Eh bien, non, je ne te foutrai pas la paix !… En voilà assez, je te dirai ce qui m’étouffe, ce qui me tue, depuis que je te connais…Ah cette peinture, oui ! ta peinture, c’est elle l’assassin, qui a empoisonné ma vie. Je l’avais pressenti le premier jour, j’en avais eu peur comme d’un monstre, je la trouvais abominable, exécrable ; et puis, on est lâche, je t’aimais trop pour ne pas l’aimer, j’ai fini par m’y faire à cette criminelle… Mais, plus tard, que j’ai souffert, comme elle m’a torturée! En dix ans, je ne me souviens pas d’avoir vécu une journée sans larmes… Non, laisse-moi, je me soulage, il faut que je parle, puisque j’en ai trouvé la force. Dix années d’abandon, d’écrasement quotidien ; ne plus rien être pour toi, se sentir de plus en plus jeté à l’écart, en arriver à un rôle de servante ; et l’autre, la voleuse, la voir s’installer entre toi et moi, et te prendre, et triompher, et m’insulter… Car ose donc dire qu’elle ne t’a pas envahi membre à membre, le cerveau, le cœur, la chair, tout ! Elle te tient comme un vice, elle te mange. Enfin, elle est ta femme n’est-ce pas ? Ce n’est plus moi, c’est elle qui couche avec toi… Ah ! maudite ! Ah ! gueuse ! "Maintenant, Claude l’écoutait, dans l’étonnement de ce grand cri de souffrance, mal réveillé de son rêve exaspéré de créateur, ne comprenant pas bien encore pourquoi elle lui parlait ainsi. Et, devant cet hébétement, ce frissonnement d’homme surpris et dérangé dans sa débauche, elle s’emporta davantage, elle monta sur l’échelle, lui arracha la bougie du poing, la promena à son tour devant le tableau.

"Mais regarde donc ! mais dis-toi donc où tu en es ! C'est hideux, c'est lamentable et grotesque, il faut que tu t'en aperçoives à la fin ! Hein ? Est-ce laid, est-ce imbécile ....tu vois bien que tu es vaincu, pourquoi t'obstiner encore ? ça n'a pas de bon sens, voilà ce qui me révolte....Si tu ne peux pas être un grand peintre, la vie nous reste, ah ! la vie, la vie...."

Commentaire:

Pistes de lecture

Situation : Claude s'enferme dans sa solitude et son entêtement artistique. Christine, éprouvée par la mort de Jacques, la misère du ménage, excédée, explose et crie à Claude une vérité trop longtemps contenue.

Il faut donner au titre un double sens :

- Christine n'a cessé de poser pour les toiles de Claude

- Elle a toujours été pour lui une épouse dévouée, soumise ce qui souligne la violence de sa révolte.

Dans cette scène à deux personnages, seule Christine parle ; Claude, surpris et stupéfait "hébétement", reste muet, peut-être un geste est-il suggéré par la réplique de Christine : "non, laisse-moi".

I - l'explosion de la révolte : "grand cri de souffrance"

a) la violence de l'explosion s'explique par la durée de la containte : "dix ans de larmes, dix années d'abandon, d'écrasement quotidien - voilà ce qui me révolte - il faut que je parle puisque j'en ai trouvé la force"

elle extérorise les rancoeurs, les désillusions accumulées, son statut de victime : "rôle de servante, jetée à l'écart, je me soulage"

b) son exaspération "en voilà assez" se mesure

- à son acte de rébellion : "Non" (2 occurences). Tout le reste du roman nous avait habitués à une gentillesse complaisante, à une résignation un peu falote.

- à la ponctuation expressive : ! et ...

- au rythme haché de ses phrases

- au torrent de mots, elle habituellement si timide, si dicrète et mesurée.

- à la vulgarité de certains termes : "je ne te foutrai pas la paix, la gueuse" en contradiction avec la bonne éducation de cette fille de bonne famille

- aux gestes agressifs : "lui arracha la bougie du poing"

- au ton humiliant, ironique : " ta peinture"

II - le Ménage infernal

Pour Christine, la peinture est une rivale car Claude est marié à son art.

a) Ménage à trois : "la voir s'installer entre toi et moi"

la rivale est désignée par des termes méchants, elle est considérée comme diabolique : "assassine, monstre, criminelle, voleuse, maudite, gueuse"

Claude est dominé par elle : voir la construction des phrases où la peinture est sujet, Claude objet : " elle t'a envahi, elle te tient, elle te mange".

Quant à elle, elle est réduite à l'état de victime : "torturée" "m'étouffe, me tue" "a empoisonné ma vie"

b) le fiasco de Claude

Jusqu'à cette scène, Christine même si elle ne comprenait pas sa peinture a toujours soutenu moralement son mari en dépit des critiques et des échecs. Son jugement définitif sur son art "abominable, exécrable, lamentable, grotesque, tu es vaincu" va faire perdre à Claude son dernier soutien en l'isolant encore davantage.

c) le cri du coeur

"la vie nous reste ah ! la vie! la vie!" cet ultime appel pathéthique est la dernière tentative désespérée pour ramener Claude au réel. A la recherche de l'absolu, de l'idéal , il a perdu tout contact avec le réel et vit davantage avec ses fantasmes et ses idoles qu'avec sa femme.

Conclusion

Une page plus loin, Claude avoue.

"je mourrais de ne plus peindre, je préfère peindre et en mourir. C'est ainsi, rien n'existe en dehors, que le monde crève ! "

Après une nuit d'amour où Christine croit avoir retrouvé son mari, celui-ci se suicide devant la toile inachevée.

"Au-dessus d'elle, la Femme rayonnait avec son éclat symbolique d'idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans sa démence."

Plan de l'étude

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