Alphonse, homme libre

 

chapitre XVII°

de notre roman historique écrit par les CE/CM de l'école "Théodore Monod" de Billiers

 

 

- "Alphonse, Alphonse, Maudit batard ! Va chercher des glands pour le goret, il meurt de faim !"

 

Je sursaute. Raoul, le fermier, crie tout le temps et me fait peur, contrairement à Toinette, sa femme, que j'aime beaucoup et qui a une voix très douce.

Occupé à tailler un petit carrosse de bois que je vais remplir de fèves, je ne suis toujours pas allé les ramasser au retour de Raoul. Il me prend par la peau du cou et me traîne dans la grange qui s'accote à sa masure couverte de chaume. Je m'apprête à recevoir les coups de fouets habituels jusqu'à ce qu'il ait mal au poignet.

Stlac, stlacl ...

"Aïe, oooh, aïe! "

Le fouet de cuir claque sur mon corps maigre. Mes guenilles se déchirent et se couvrent de marques sanglantes. Je me débats, mes sabots résonnent sur les dalles.

J'essaye de me souvenir du temps où j'allais récolter quelques coquillages ornés de nacre rose pâle, sur la grève avec mes amis. Je me rappelle du soleil qui tapait sur la mer bleu turquoise. Ses reflets m'éblouissaient.

 

 

Enfin, Raoul cesse de me fouetter. Je plonge dans l'abreuvoir et j'éclabousse la pauvre vache rabougrie qui a le malheur d'être devant moi. Ça calme mes brûlures. Je me redresse rapidement tout dégoulinant. Je hurle à Raoul :

- "Ce seront mes derniers coups de fouet !"

 

Je me dirige vers la porte de la grange que je claque en sortant.

 

***

Inconscient de mes actes, je m'enfuis en courant. Mes sentiments sont mêlés, je pleure de chagrin, de désespoir et aussi parce que j'ai très mal. Je me baisse pour ramasser une pierre et, de toutes mes forces, je la lance sur une poule. Elle court en s'affolant, en battant des ailes et en caquetant. Ça me soulage au fond de moi-même.

J'en prends une autre quand, tout à coup, Raoul ouvre la porte, le fouet à la main et rouge de colère.

-"Alphonse ! Tu vas voir ce que tu vas voir !

- Je te maudis, tu n'es pas mon père et j'en suis content ! Que le diable t'emporte !"

 

Je m'enfonce dans la forêt devant moi, cheveux au vent. Je cours jusqu'au bout de mes forces et je m'écroule au pied d'un arbre où je passe ma première nuit agitée.

Mes blessures me font atrocement mal. Mes nuits sont hantées de cauchemars affreux. Je me réveille gelé et couvert de bestioles. Mes seules nourritures sont des baies sauvages, du petit gibier tué avec ma fronde et des plantes cueillies dons les bois.

J'arrive dans des champs immenses. A plusieurs reprises, je m'évanouis sous la chaleur accablante. Je ne sais pas où je vais, je cours. Je me nourris de rats, de souris et d'autres petits rongeurs. Ce voyage vers nulle part est infernal.

 

Enfin, j'aperçois une petite route !

Des frissons de bonheur me parcourent le dos. Je me précipite dans sa direction. Je marche jusqu'à une ferme que j'aperçois au loin. Je rentre dans sa cour, je marche vers le fermier pour lui demander son hospitalité.

-"Pourrai-je rester quelques jours chez vous ?

- J'veux bien mon gars, mais seulement si tu m'aides pour la moisson.

- Où vais-je dormir ?

- Dans la grange avec les autres journaliers. Le repas est à la tombée de la nuit.

Je rentre dans la grange avec beaucoup de timidité. Je vois quelques hommes et quelques femmes assis en ronde. Ils chantent entre eux et personne ne fait attention à moi. Je me glisse dans un coin et je m'effondre sans bruit sur la paille. Il fait très sombre.

 

***

Au crépuscule, je suis le dernier à descendre. Il y a du potage aux légumes et un peu de pain couvert d'une fine tranche de lard. La bonne humeur règne autour de la table.

 

Mon voisin me dit:

- "Tu me plais, toi. Tu viens pour la moisson ?

- Oui, c'est pour gagner quelques sous.

- Ça te dirait de faire de la chanson ?

- Oui

- Au fait, comment t'appelles-tu ?

- Alphonse, et toi ?

- Norbert. Je te présente Marie et Madeleine. Nous voudrions devenir bateleurs à Paris. Tu voudrais venir avec nous ?

- Pourquoi pas ?

- Après la moisson, nous nous y rendrons.

***

Au chant du coq, tout le monde se lève en baillant.

- "Viens Alphonse, c'est l'heure de t'lever !

- Attends-moi, j'arrive !

- Regardez-moi ce petit fainéant !" me dit Marie en riant.

Nous descendons pour le petit déjeuner. Il y a encore du potage. Après l'avoir avalé, je vais prendre une faucille avec Norbert.

Nous nous mettons en ligne : les hommes coupent le blé, les femmes ramassent les gerbes. Il fait très chaud et nous transpirons beaucoup.

 

Les jours s'allongent sous le soleil d'été. Ils sont plus fatigants les uns que les autres. Enfin la moisson se termine. Et après une dernière fête où nous dansons, rions et buvons beaucoup, nous reprenons la route.

 

***

Le voyage vers Paris n'en finit plus. En chemin, des brigands nous attaquent. Ils nous assomment et volent notre argent. Nous mourons de faim et de soif. Enfin, Paris apparaît.

Des cris de joie nous échappent!

Nous approchons de l'octroi, il faut se cacher.

Je me glisse sous une pauvre charette remplie de fumier. Elle passe le pont-levis. Soudain, les portes de Paris s'ouvrent. Je vois de grandes maisons serrées les unes contre les autres : en bas, elles sont faites de pierres, puis, en haut, de colombages et de torchis.

Je roule dans la charette et parcours les ruelles boueuses. La lumière y pénètre à peine et l'odeur des eaux usées qui ruissellent au mileu est abominable.

 

Je suis un peu perdu et le monde grouillant m'affole.

 

***

Heureusement, je retrouve mon ami Norbert.

Il m'invite à dormir avec lui cette nuit. Il me présente à ses amis mendiants, tire-laine et bateleurs de la cour des miracles qui m'accueillent gaiement.

Pendant trois jours, je visite Paris. De temps en temps, je vole, avec mes amis, des légumes, choux, navets et fèves, des fruits, pommes et poires, ou des animaux de basse-cour, poules, lapins et canards; il faut bien manger...

Je travaille quand je peux. J'aide les artisans à transporter leur marchandise et leurs outils et je gagne un petit crouton de pain, un vieux légume ou quelque piècette.

 

Et le soir, je fais des fêtes avec mes amis. Je danse, je jongle et je chante. Nous rions, nous mangeons et buvons jusqu'au matin.

 

***

Un jour où je cherche à gagner quelque argent en dansant sur une place, j'entends des cris.

 

Un superbe carosse noir, aux portières incrustées d'argent, arrive dans un grand vacarme, ses chevaux emballés. Et soudain, une roue se casse sur un pauvre chien. Le valet tombe dons la boue noire dégoulinante, poisseuse et malodorante.

Il se relève mécontent.

Le noble installé dans le carosse, secoué par l'accident, se relève avec peine. Il entend une belle mélodie. Il se penche par la portière et m'aperçoit jongler. Il envoie son valet me dire que je dois venir distraire ses invités ce soir. Il court me le dire.

 

***

J'entre dans la cour de la demeure de son maître. Je vois de superbes carosses et de beaux chevaux à la robe brillante.

 

Dans la grande salle à manger sont installés des ducs et des princes. Au fond de la pièce, un homme est assis. Il porte un superbe monteau rouge. Un valet me dit que c'est le roi. Lui et les ducs sont vêtus de magnifiques habits.

Sur la table, décorée d'une nappe damassée et de chandeliers d'argent, des canards, des faisans et des dindes dégoulinant de graisse dans des grands plats du même métal.

Je me précipite au milieu de la salle et, après avoir salué, je me mets à jongler en hésitant.

Petit à petit, je jongle plus vite et plus haut et les conservations s'arrêtent. Bientôt toute la salle, ou presque, se met à applaudir, c'est le succés...

Et le maître des lieux me renvoie aux cuisines avec un écu d'argent et un bon repas de restes .

***

Maintenant, je suis plus apprécié, je suis invité plus souvent à faire le bouffon et je suis riche de quelques écus.

Les salons sont plus beaux, les objets précieux plus raffinés mais, dans la salle, ça ne sent toujours pas très bon. Sur les tables, il y a beaucoup plus de nourriture que quand j'ai été invité pour la première fois, et je me régale avec les restes.

Le roi et la cour partent au pavillon de chasse et sa majesté me commande de l'accompagner.

Le roi monte sur son cheval blanc et part à la chasse. Les valets font du bruit pour effrayer le gibier et le ramener au roi. Le roi épaule son petit mousquet de chasse et tire, puis son valet lui en tend un autre.

 

Après la chasse, ils rentrent au pavillon et ne mangent qu'une toute petite partie du gibier massacré, le reste va aux chiens ...

 

***

Dans le grand salon de sa majesté royale, sur son grand trône brodé d'or et de fleurs de Iys, Louis XIII lit une lettre.

 

Sans me regarder, il me fait signe de m'approcher de lui. Il appelle sa servante Diane et lui demande des gateaux et du rhum. Nous commençons à parler de moi .

- "Comment t'appelles-tu ? demande le roi.

- Je m'appelle Alphonse, sire.

- Quel est ton nom de famille ?

- Je ne sais pas.

- D'où viens-tu ?

- J'ai été confié à une famille paysanne, voilà pourquoi je ne sais pas mon nom de famille.

- Quel âge as-tu ?

- Dix-sept ans.

- Mon pére m'a dit que j'avais un petit frère confié à une famille paysanne." dit le roi.

"C'était pour que sa femme ne s'aperçoive pas qu'il avait eu un enfant avec une autre .

Je te donne les terres où tu as vécu et un titre.

- Merci, O élégant roi ! " répond Alphonse.

 

***

Un beau matin de février, je pars à cheval pour mon domaine.

Je passe par la forêt et je me trouve nez à nez avec des brigands. Ils sortent leurs mousquets, et les pointent vers mon corps. Je deviens tout blanc et j'ai peur. J'essaye de m'enfuir, mais ils se rapprochent. Le cheval fait des ruades et les percute. Les brigands s'étalent sur le sol. A ce moment, je pars au galop.

 

Je fais un premier arrêt dans une auberge.

Elle est sombre et sale, des hommes ivres et braillards, et des femmes grosses et de mauvaise apparence jonchent les tables et le sol. Les hommes s'allongent sur les tables et taquinent la serveuse.

 

Je fais un arrêt au Mans et j'arrive enfin sur mes terres. La nuit est tombée quand je me présente au manoir, à la sortie de Muzillac, et je m'écroule dans mon lit à baldaquin.

Je suis heureux, mon cheval dort et moi aussi ...

 

***

Au matin, je vais revoir ma grève de Pen Lann, me promener dans les champs, les rochers, les petits chemins et sentir le vent. Et je rentre au manoir.

Je vais le visiter à fond et je range mes affaires. Puis, je vais faire un tour à l'abbaye des Prières et dans les manoirs proches. Je fais connaissance avec les moines et mes voisins, et je retrouve mes vieux amis.

 

J'invite ces derniers pour fêter mon arrivée. Nous nous installons dans le grand salon du manoir et nous nous présentons. Aprés avoir bavardé un moment, je fais signe de nous mettre à table. Nous commençons à manger et à discuter des affaires du royaume et, peu à peu, le vin aidant, les critiques fusent.

Mes vieux amis et moi, nous n' aimons pas les idées du roi. Les impôts augmentent trop souvent. Les paysans n'ont pas un sou et certains ne peuvent même pas se loger ou manger à leur faim, alors que les riches bourgeois et les nobles gaspillent toujours plus...

 

***

Je suis dans une petite taverne, légèrement ivre. Des hommes sont étalés sur le sol, abrutis par l'alcool. Au bout de la petite taverne sombre, un homme chante d'une voix éraillée. Et soudain, la porte grinçante s'ouvre :

"Les gardes de Richelieu !"

Vingt hommes armés encerclent la petite taverne. Ils entrent et un garde lance:

" Où est Norbert ?

- Je suis là," dit Norbert.

- "Au nom du roi, je vous arrête !"

Les gardes s'approchent et lui Iient les mains. Puis, ils l'entraînent derrière eux et l'enferment au cachot.

A l'issue d'un procès baclé, les juges condamnent Norbert à la peine de mort. Il subira la bastonnade, le fouet, la roue, I'écartèlement par quatre chevaux, et ... Ia meule.

Mes amis et moi trouvons la condamnation de notre ami injuste. Je proteste devant le roi qui me fait arrêter à mon tour. Je suis condamné, comme mon ami, à la peine de mort par la hache.

 

***

 

Après une nuit d'angoisse dons la paille humide d'un cachot, passée à me défendre contre les rats affamés, on me réveille dés l'aube.

On me lie les mains dans le dos. On arrache le col de ma chemise et mon geolier me bande les yeux. Les soldats me conduisent sur la place des exécutions.

 

Je me dirige, tête haute, vers l'estrade, monte les marches et le bourreau me fait agenouiller. Ma tête repose sur une surface de bois creusée de multiples entailles, c'est le billot. Mes jambes commencent à trembler. Mon coeur s'affole et je me retiens de crier.

Je sens l'homme brandir sa hache. La foule pousse un grand cri comme elle commence à retomber...

"Aiiie !... "

 

Je me réveille en sursaut au pied de mon lit, tout trempé de sueur, et comprend peu à peu que c'était un mauvais rêve.

 

Au matin, dans mon lit, en me tournant sur moi-même, je trouve une hache au fer ensanglanté qui me rappelle quelque chose ... Moi, Alphonse, homme libre...

 

 

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