
- "Alphonse, Alphonse,
Maudit batard ! Va chercher des glands pour le goret, il
meurt de faim !"
Je sursaute. Raoul, le
fermier, crie tout le temps et me fait peur, contrairement
à Toinette, sa femme, que j'aime beaucoup et qui a
une voix très douce.
Occupé à
tailler un petit carrosse de bois que je vais remplir de
fèves, je ne suis toujours pas allé les
ramasser au retour de Raoul. Il me prend par la peau du cou
et me traîne dans la grange qui s'accote à sa
masure couverte de chaume. Je m'apprête à
recevoir les coups de fouets habituels jusqu'à ce
qu'il ait mal au poignet.
Stlac, stlacl ...
"Aïe, oooh, aïe! "
Le fouet de cuir claque sur
mon corps maigre. Mes guenilles se déchirent et se
couvrent de marques sanglantes. Je me débats, mes
sabots résonnent sur les dalles.
J'essaye de me souvenir du
temps où j'allais récolter quelques
coquillages ornés de nacre rose pâle, sur la
grève avec mes amis. Je me rappelle du soleil qui
tapait sur la mer bleu turquoise. Ses reflets
m'éblouissaient.

Enfin, Raoul cesse de me
fouetter. Je plonge dans l'abreuvoir et j'éclabousse
la pauvre vache rabougrie qui a le malheur d'être
devant moi. Ça calme mes brûlures. Je me
redresse rapidement tout dégoulinant. Je hurle
à Raoul :
- "Ce seront mes derniers
coups de fouet !"
Je me dirige vers la porte
de la grange que je claque en sortant.
***
Inconscient de mes actes, je
m'enfuis en courant. Mes sentiments sont mêlés,
je pleure de chagrin, de désespoir et aussi parce que
j'ai très mal. Je me baisse pour ramasser une pierre
et, de toutes mes forces, je la lance sur une poule. Elle
court en s'affolant, en battant des ailes et en caquetant.
Ça me soulage au fond de moi-même.
J'en prends une autre quand,
tout à coup, Raoul ouvre la porte, le fouet à
la main et rouge de colère.
-"Alphonse ! Tu vas voir ce
que tu vas voir !
- Je te maudis, tu n'es pas
mon père et j'en suis content ! Que le diable
t'emporte !"
Je m'enfonce dans la
forêt devant moi, cheveux au vent. Je cours jusqu'au
bout de mes forces et je m'écroule au pied d'un arbre
où je passe ma première nuit agitée.
Mes blessures me font
atrocement mal. Mes nuits sont hantées de cauchemars
affreux. Je me réveille gelé et couvert de
bestioles. Mes seules nourritures sont des baies sauvages,
du petit gibier tué avec ma fronde et des plantes
cueillies dons les bois.
J'arrive dans des champs
immenses. A plusieurs reprises, je m'évanouis sous la
chaleur accablante. Je ne sais pas où je vais, je
cours. Je me nourris de rats, de souris et d'autres petits
rongeurs. Ce voyage vers nulle part est infernal.
Enfin, j'aperçois une
petite route !
Des frissons de bonheur me
parcourent le dos. Je me précipite dans sa direction.
Je marche jusqu'à une ferme que j'aperçois au
loin. Je rentre dans sa cour, je marche vers le fermier pour
lui demander son hospitalité.
-"Pourrai-je rester quelques
jours chez vous ?
- J'veux bien mon gars, mais
seulement si tu m'aides pour la moisson.
- Où vais-je dormir
?
- Dans la grange avec les
autres journaliers. Le repas est à la tombée
de la nuit.

Je rentre dans la grange
avec beaucoup de timidité. Je vois quelques hommes et
quelques femmes assis en ronde. Ils chantent entre eux et
personne ne fait attention à moi. Je me glisse dans
un coin et je m'effondre sans bruit sur la paille. Il fait
très sombre.
***
Au crépuscule, je
suis le dernier à descendre. Il y a du potage aux
légumes et un peu de pain couvert d'une fine tranche
de lard. La bonne humeur règne autour de la
table.
Mon voisin me dit:
- "Tu me plais, toi. Tu
viens pour la moisson ?
- Oui, c'est pour gagner
quelques sous.
- Ça te dirait de
faire de la chanson ?
- Oui
- Au fait, comment
t'appelles-tu ?
- Alphonse, et toi ?
- Norbert. Je te
présente Marie et Madeleine. Nous voudrions devenir
bateleurs à Paris. Tu voudrais venir avec nous
?
- Pourquoi pas ?
- Après la moisson,
nous nous y rendrons.
***
Au chant du coq, tout le
monde se lève en baillant.
- "Viens Alphonse, c'est
l'heure de t'lever !
- Attends-moi, j'arrive !
- Regardez-moi ce petit
fainéant !" me dit Marie en riant.
Nous descendons pour le
petit déjeuner. Il y a encore du potage. Après
l'avoir avalé, je vais prendre une faucille avec
Norbert.
Nous nous mettons en ligne :
les hommes coupent le blé, les femmes ramassent les
gerbes. Il fait très chaud et nous transpirons
beaucoup.
Les jours s'allongent sous
le soleil d'été. Ils sont plus fatigants les
uns que les autres. Enfin la moisson se termine. Et
après une dernière fête où nous
dansons, rions et buvons beaucoup, nous reprenons la route.
***
Le voyage vers Paris n'en
finit plus. En chemin, des brigands nous attaquent. Ils nous
assomment et volent notre argent. Nous mourons de faim et de
soif. Enfin, Paris apparaît.
Des cris de joie nous
échappent!
Nous approchons de l'octroi,
il faut se cacher.
Je me glisse sous une pauvre
charette remplie de fumier. Elle passe le pont-levis.
Soudain, les portes de Paris s'ouvrent. Je vois de grandes
maisons serrées les unes contre les autres : en bas,
elles sont faites de pierres, puis, en haut, de colombages
et de torchis.
Je roule dans la charette et
parcours les ruelles boueuses. La lumière y
pénètre à peine et l'odeur des eaux
usées qui ruissellent au mileu est abominable.
Je suis un peu perdu et le
monde grouillant m'affole.
***
Heureusement, je retrouve
mon ami Norbert.
Il m'invite à dormir
avec lui cette nuit. Il me présente à ses amis
mendiants, tire-laine et bateleurs de la cour des miracles
qui m'accueillent gaiement.
Pendant trois jours, je
visite Paris. De temps en temps, je vole, avec mes amis, des
légumes, choux, navets et fèves, des fruits,
pommes et poires, ou des animaux de basse-cour, poules,
lapins et canards; il faut bien manger...
Je travaille quand je peux.
J'aide les artisans à transporter leur marchandise et
leurs outils et je gagne un petit crouton de pain, un vieux
légume ou quelque piècette.
Et le soir, je fais des
fêtes avec mes amis. Je danse, je jongle et je chante.
Nous rions, nous mangeons et buvons jusqu'au matin.
***
Un jour où je cherche
à gagner quelque argent en dansant sur une place,
j'entends des cris.
Un superbe carosse noir, aux
portières incrustées d'argent, arrive dans un
grand vacarme, ses chevaux emballés. Et soudain, une
roue se casse sur un pauvre chien. Le valet tombe dons la
boue noire dégoulinante, poisseuse et malodorante.
Il se relève
mécontent.
Le noble installé
dans le carosse, secoué par l'accident, se
relève avec peine. Il entend une belle
mélodie. Il se penche par la portière et
m'aperçoit jongler. Il envoie son valet me dire que
je dois venir distraire ses invités ce soir. Il court
me le dire.
***
J'entre dans la cour de la
demeure de son maître. Je vois de superbes carosses et
de beaux chevaux à la robe brillante.
Dans la grande salle
à manger sont installés des ducs et des
princes. Au fond de la pièce, un homme est assis. Il
porte un superbe monteau rouge. Un valet me dit que c'est le
roi. Lui et les ducs sont vêtus de magnifiques habits.
Sur la table,
décorée d'une nappe damassée et de
chandeliers d'argent, des canards, des faisans et des dindes
dégoulinant de graisse dans des grands plats du
même métal.
Je me précipite au
milieu de la salle et, après avoir salué, je
me mets à jongler en hésitant.
Petit à petit, je
jongle plus vite et plus haut et les conservations
s'arrêtent. Bientôt toute la salle, ou presque,
se met à applaudir, c'est le succés...

Et le maître des lieux
me renvoie aux cuisines avec un écu d'argent et un
bon repas de restes .
***
Maintenant, je suis plus
apprécié, je suis invité plus souvent
à faire le bouffon et je suis riche de quelques
écus.
Les salons sont plus beaux,
les objets précieux plus raffinés mais, dans
la salle, ça ne sent toujours pas très bon.
Sur les tables, il y a beaucoup plus de nourriture que quand
j'ai été invité pour la première
fois, et je me régale avec les restes.
Le roi et la cour partent au
pavillon de chasse et sa majesté me commande de
l'accompagner.
Le roi monte sur son cheval
blanc et part à la chasse. Les valets font du bruit
pour effrayer le gibier et le ramener au roi. Le roi
épaule son petit mousquet de chasse et tire, puis son
valet lui en tend un autre.
Après la chasse, ils
rentrent au pavillon et ne mangent qu'une toute petite
partie du gibier massacré, le reste va aux chiens ...
***
Dans le grand salon de sa
majesté royale, sur son grand trône
brodé d'or et de fleurs de Iys, Louis XIII lit une
lettre.
Sans me regarder, il me fait
signe de m'approcher de lui. Il appelle sa servante Diane et
lui demande des gateaux et du rhum. Nous commençons
à parler de moi .
- "Comment t'appelles-tu ?
demande le roi.
- Je m'appelle Alphonse,
sire.
- Quel est ton nom de
famille ?
- Je ne sais pas.
- D'où viens-tu
?
- J'ai été
confié à une famille paysanne, voilà
pourquoi je ne sais pas mon nom de famille.
- Quel âge as-tu
?
- Dix-sept ans.
- Mon pére m'a dit
que j'avais un petit frère confié à une
famille paysanne." dit le roi.
"C'était pour que sa
femme ne s'aperçoive pas qu'il avait eu un enfant
avec une autre .
Je te donne les terres
où tu as vécu et un titre.

- Merci, O
élégant roi ! " répond Alphonse.
***
Un beau matin de
février, je pars à cheval pour mon
domaine.
Je passe par la forêt
et je me trouve nez à nez avec des brigands. Ils
sortent leurs mousquets, et les pointent vers mon corps. Je
deviens tout blanc et j'ai peur. J'essaye de m'enfuir, mais
ils se rapprochent. Le cheval fait des ruades et les
percute. Les brigands s'étalent sur le sol. A ce
moment, je pars au galop.
Je fais un premier
arrêt dans une auberge.
Elle est sombre et sale, des
hommes ivres et braillards, et des femmes grosses et de
mauvaise apparence jonchent les tables et le sol. Les hommes
s'allongent sur les tables et taquinent la serveuse.
Je fais un arrêt au
Mans et j'arrive enfin sur mes terres. La nuit est
tombée quand je me présente au manoir,
à la sortie de Muzillac, et je m'écroule dans
mon lit à baldaquin.
Je suis heureux, mon cheval
dort et moi aussi ...
***
Au matin, je vais revoir ma
grève de Pen Lann, me promener dans les champs, les
rochers, les petits chemins et sentir le vent. Et je rentre
au manoir.
Je vais le visiter à
fond et je range mes affaires. Puis, je vais faire un tour
à l'abbaye des Prières et dans les manoirs
proches. Je fais connaissance avec les moines et mes
voisins, et je retrouve mes vieux amis.
J'invite ces derniers pour
fêter mon arrivée. Nous nous installons dans le
grand salon du manoir et nous nous présentons.
Aprés avoir bavardé un moment, je fais signe
de nous mettre à table. Nous commençons
à manger et à discuter des affaires du royaume
et, peu à peu, le vin aidant, les critiques fusent.
Mes vieux amis et moi, nous
n' aimons pas les idées du roi. Les impôts
augmentent trop souvent. Les paysans n'ont pas un sou et
certains ne peuvent même pas se loger ou manger
à leur faim, alors que les riches bourgeois et les
nobles gaspillent toujours plus...
***
Je suis dans une petite
taverne, légèrement ivre. Des hommes sont
étalés sur le sol, abrutis par l'alcool. Au
bout de la petite taverne sombre, un homme chante d'une voix
éraillée. Et soudain, la porte
grinçante s'ouvre :
"Les gardes de Richelieu !"
Vingt hommes armés
encerclent la petite taverne. Ils entrent et un garde lance:
" Où est Norbert ?
- Je suis là," dit
Norbert.
- "Au nom du roi, je vous
arrête !"
Les gardes s'approchent et
lui Iient les mains. Puis, ils l'entraînent
derrière eux et l'enferment au cachot.
A l'issue d'un procès
baclé, les juges condamnent Norbert à la peine
de mort. Il subira la bastonnade, le fouet, la roue,
I'écartèlement par quatre chevaux, et ... Ia
meule.
Mes amis et moi trouvons la
condamnation de notre ami injuste. Je proteste devant le roi
qui me fait arrêter à mon tour. Je suis
condamné, comme mon ami, à la peine de mort
par la hache.
***
Après une nuit
d'angoisse dons la paille humide d'un cachot, passée
à me défendre contre les rats affamés,
on me réveille dés l'aube.
On me lie les mains dans le
dos. On arrache le col de ma chemise et mon geolier me bande
les yeux. Les soldats me conduisent sur la place des
exécutions.
Je me dirige, tête
haute, vers l'estrade, monte les marches et le bourreau me
fait agenouiller. Ma tête repose sur une surface de
bois creusée de multiples entailles, c'est le billot.
Mes jambes commencent à trembler. Mon coeur s'affole
et je me retiens de crier.
Je sens l'homme brandir sa
hache. La foule pousse un grand cri comme elle commence
à retomber...

"Aiiie !... "
Je me réveille en
sursaut au pied de mon lit, tout trempé de sueur, et
comprend peu à peu que c'était un mauvais
rêve.
Au matin, dans mon lit, en
me tournant sur moi-même, je trouve une hache au fer
ensanglanté qui me rappelle quelque chose ... Moi,
Alphonse, homme libre...